Club XXIe Siècle

La masse critique

Publié le 6 mars 2019

Une des choses les plus difficiles à comprendre en matière de diversité est pourquoi elle est si peu présente au sein des classes dirigeantes malgré l’ancienneté du sujet. L’histoire de notre pays regorge en effet depuis longtemps de personnalités visiblement différentes du fait de leur origine géographique ou de leur apparence, présentes dans les lieux de pouvoir et qui ont marqué leur époque à des degrés divers. Par exemple, le magazine ‘Histoire’ a mis ce mois-ci en couverture le premier député noir de France, Jean-Baptiste Belley, membre de la Convention… en 1793. Plus récemment, la présence de ministres emblématiques de la diversité dans les gouvernements successifs de la IVe puis Ve République n’a amélioré ni la réalité du pouvoir, ni la perception des français sur ce sujet.

La raison de cet apparent paradoxe est la règle de l’exception : il est toujours possible d’identifier au sein des classes dirigeantes quelques individus qui échappent aux schémas classiques. Par leur genre, leur origine sociale ou leur différence visible, ils sont les exceptions qui confirment la règle. Pour eux, la situation est ambiguë car ils tirent parfois parti de cette différence mais (consciemment ou pas) préfèrent souvent la minimiser ou l’ignorer. Car en général, à part cette singularité, ils ‘cochent toutes les cases’ et ont réalisé un parcours universitaire et professionnel qui les place sans l’ombre d’un doute dans le groupe dirigeant. Mais du coup, même quand ils le souhaitent, il leur est très difficile de revendiquer leur altérité. Pire, ils se retrouvent involontairement être des alibis – leur présence ultra-minoritaire justifiant alors que rien ne change à plus grande échelle.

Or une personne isolée a très peu de chances de modifier les comportements et les perceptions, quelque soit son prestige et son pouvoir. En la matière c’est la masse critique qui compte, beaucoup plus que l’individu. Ainsi, tant que le nombre de femmes est resté anecdotique dans les Conseils d’administration, leur présence a été impuissante à changer profondément la misogynie latente ou patente de ces instances. C’est le fait d’imposer une parité au sein des CA qui a provoqué un vrai changement, car cela a modifié le comportement de tous, les hommes y compris.

Dans une étude célèbre parue en 1977, ‘Men and Women of the Corporation’*, Rosabeth Moss Kanter, professeur de sociologie et de management aux universités de Harvard et Yale, a montré qu’il faut qu’un groupe social atteigne une certaine taille critique pour réellement influencer le fonctionnement d’une organisation, changer la nature des interactions et modifier la dynamique de groupe. Dans son article, l’auteure estime à 35 % la taille minimale que doit avoir une minorité pour réellement influencer le comportement du groupe dominant. Et montre que cela a un impact favorable sur la diminution de tous les types de discriminations !

En l’occurrence il s’agissait de la diversité de genre mais il y a fort à parier que cette notion de ‘masse critique’ est aussi vérifiée pour les autres minorités. C’est très certainement à partir d’un pourcentage d’environ un tiers de diversité de genre, sociale et d’origine dans les instances dirigeantes publiques et privées qu’il y aura un vrai changement dans le comportement de nos élites – et que l’on en constatera l’impact sur les décisions et la perception de nos concitoyens et concitoyennes.

*Non traduite en français !

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