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Sources Décryptage : ce que disent vraiment les chiffres sur l’immigration, Hakim El Karoui répond à Bruno Retailleau

Juil 2026 | Sources décryptage

L’ancien Ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a construit, ces derniers mois, un discours qui oppose « le peuple » aux « élites qui nous ont trahis« , et associe systématiquement l’immigration aux difficultés du pays. Dans ce premier format Décryptage, Hakim El Karoui reprend un à un ces arguments et les confronte aux données disponibles.

Un discours de division, pas de solutions

Quand Bruno Retailleau explique que les Français sont déçus des responsables politiques incapables de trouver des solutions, il ne propose pourtant pas de solutions : il désigne des coupables, et ces coupables sont, une fois de plus, les immigrés. Cette grille de lecture qui oppose « eux » et « nous« , les élites et le peuple, n’est pas celle de la droite républicaine classique : c’est le vieux logiciel populiste de l’extrême droite, celui qui structure une société en deux camps en guerre l’un contre l’autre. Historiquement, ce type de discours ne débouche pas sur l’apaisement mais sur la fracture, voire la guerre civile.

Des pans entiers de l’économie reposent sur l’immigration

Le cœur de l’argument, également documenté dans l’essai Sans eux qu’il a coécrit avec Thierry Pech et Guillaume Hannezo (Les Petits Matins, 2026) est le suivant plusieurs secteurs essentiels emploient une proportion très significative de travailleurs immigrés.

  • Médecine hospitalière : entre 17 et 21 % des médecins spécialistes et chirurgiens exerçant en France sont de nationalité ou de diplôme étranger, une part qui grimpe fortement dans certaines spécialités en tension (psychiatrie, anesthésie-réanimation, gériatrie, urgences) et dans l’hôpital public en particulier [1][2].
  • Bâtiment et travaux publics (BTP) : selon les métiers, la part de travailleurs immigrés varie de 15 % à plus de 50 %, avec des pointes à 60 % pour certains postes [1].
  • Restauration : environ 22 % des cuisiniers en France sont immigrés, une proportion qui atteint 50 à 55 % en Île-de-France [1].
  • Numérique : environ 14 à 15 % des ingénieurs informaticiens sont immigrés [1].
  • Clergé catholique : entre 24 et 25 % des prêtres exerçant en France sont immigrés [1].

Ces ordres de grandeur, réunis et documentés dans Sans eux, s’appuient sur des données administratives et professionnelles (DREES, Conseil national de l’Ordre des médecins, fédérations professionnelles) [1][2]. Le raisonnement n’est pas de dire que l’immigration ne pose aucune difficulté, mais que la retirer brutalement de l’économie provoquerait un choc immédiat sur des services essentiels, à commencer par l’hôpital public, très majoritairement dépendant de ces médecins spécialistes.

Seine-Saint-Denis : le sous-investissement de l’État, pas seulement l’immigration

Le débat se déplace ensuite sur un terrain plus concret : que fait la puissance publique pour les quartiers populaires ? Trois constats, documentés par le rapport parlementaire de référence sur l’action de l’État en Seine-Saint-Denis (Cornut-Gentille et Kokouendo, remis en mai 2018) [3] :

  • Logement : les grands plans de rénovation urbaine (ANRU) ne sont pas financés principalement par l’argent public. Sur le Nouveau programme national de renouvellement urbain, la contribution de l’État ne représente qu’environ 10 % du budget de l’agence, le reste provenant d’Action Logement (issu des cotisations des entreprises) et des bailleurs sociaux, dont les investissements sont in fine remboursés par les loyers des locataires [4].
  • Éducation : en Seine-Saint-Denis, les enseignants sont significativement plus jeunes et moins expérimentés qu’ailleurs, en 2016, près de 9 % des nouveaux titulaires du second degré affectés en France l’étaient dans ce seul département, et le non-remplacement chronique des professeurs absents fait perdre en moyenne un an de scolarité à un élève de l’éducation prioritaire sur l’ensemble de son cursus [3][5].
  • Sécurité : le même rapport documente un sous-effectif chronique des forces de l’ordre dans le département, avec des écarts marqués selon les communes. Certaines villes de Seine-Saint-Denis comptent moins d’un policier pour 400 habitants malgré une délinquance plus élevée que des communes mieux dotées ailleurs en France [3][6].

Le point n’est pas de nier les difficultés de ces quartiers, mais de rappeler qu’ils ne sont pas seulement peuplés de « coupables » : ce sont aussi des citoyens français comme les autres, pour lesquels la promesse républicaine d’égalité est aujourd’hui largement sous-financée par l’État.

Une immigration de travail, pas de « peuplement« 

Bruno Retailleau affirme que l’immigration de travail ne représente que 14 % des arrivées, sous-entendant que le reste vit des aides sociales. Ce chiffre est confirmé par les statistiques du ministère de l’Intérieur : les motifs économiques représentent bien environ 14 % des premiers titres de séjour délivrés [7]. Mais ce chiffre mesure seulement le motif d’entrée sur le territoire, pas l’activité réelle des personnes une fois installées.

Or sur ce plan, les données de l’Insee sont sans ambiguïté : en 2025, 80 % des hommes immigrés âgés de 15 à 64 ans sont actifs (en emploi ou en recherche d’emploi), une proportion proche, voire supérieure, à celle des hommes non-immigrés (78 %) [8]. Autrement dit, la grande majorité des personnes venues pour rejoindre leur famille, poursuivre des études ou demander l’asile finissent par travailler. L’écart se creuse surtout du côté des femmes immigrées (63 % de taux d’activité contre 74 % pour les non-immigrées), un phénomène documenté et lié à des freins spécifiques à l’insertion professionnelle plutôt qu’à un refus de travailler [8]. Dans le même temps, la politique migratoire a plutôt eu pour effet de freiner l’immigration de travail, un paradoxe pour qui reproche aux immigrés de ne pas venir travailler.

« Le référendum sur l’immigration » : une révision constitutionnelle, pas un simple vote pour ou contre

Bruno Retailleau reprend une proposition portée par le Rassemblement national (RN) : un référendum sur l’immigration. Il s’agit en réalité d’un texte précis, déposé par Marine Le Pen à l’Assemblée nationale le 25 janvier 2024, la proposition de loi constitutionnelle « Citoyenneté-Identité-Immigration » [9][10]. Ce texte ne porte pas sur une question binaire pour ou contre l’immigration : il vise à réviser la Constitution afin, notamment, de faire primer le droit national sur certaines normes européennes et internationales en matière migratoire, et d’ouvrir la voie à la préférence nationale, une différence de traitement entre Français et étrangers, y compris dans l’accès à certaines prestations, aujourd’hui jugée contraire à la Constitution par le Conseil constitutionnel [9][10]. Sur la préférence nationale comme sur la remise en cause du droit du sol, les propositions de Bruno Retailleau reprennent des marqueurs historiques du Front national puis du Rassemblement national, plus que des positions traditionnelles de la droite républicaine [10].

Ce qu’il faut retenir

L’immigration est un sujet complexe, qui mérite d’être traité avec des faits plutôt qu’avec des boucs émissaires. Les chiffres disponibles montrent une population immigrée globalement active, indispensable au fonctionnement de secteurs entiers de l’économie française, et une majorité de personnes venues pour des raisons familiales, d’études ou d’asile qui s’insèrent professionnellement une fois sur le territoire. Poser correctement les problèmes, logement, école, sécurité, insertion est la condition pour construire de vraies solutions plutôt que des politiques de division.

Sources

[1] Sans eux. La France sans les immigrés, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui, Thierry Pech, Les Petits Matins, 2026 ; données citées reprises de la DREES, du Conseil national de l’Ordre des médecins (Atlas de la démographie médicale) et de fédérations professionnelles sectorielles.

[2] Observatoire de l’immigration, Immigration et système de santé ; DREES, Comparaisons internationales des médecins et infirmiers, drees.solidarites-sante.gouv.fr.

[3] Assemblée nationale, comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques, Rapport d’information sur l’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis (« La République en échec »), François Cornut-Gentille et Rodrigue Kokouendo, n° 1014, déposé le 31 mai 2018.

[4] Sénat, commission des finances, L’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) : le renouvellement urbaine, une politique plus que jamais nécessaire, rapport n° 529, senat.fr.

[5] France 24, Seine-Saint-Denis : les oubliés de la République, reprise des données du rapport Cornut-Gentille/Kokouendo (2018).

[6] Assemblée nationale, question écrite n° 24459, Sécurité des habitants de Seine-Saint-Denis, s’appuyant sur le rapport Cornut-Gentille/Kokouendo (2018).

[7] Ministère de l’Intérieur, Direction générale des étrangers en France (DGEF), Statistiques annuelles en matière d’immigration, d’asile et d’acquisition de la nationalité française.

[8] Insee, L’essentiel sur… les immigrés et les étrangers, édition 2025, insee.fr.

[9] Assemblée nationale, proposition de loi constitutionnelle n° 2120 « Citoyenneté-Identité-Immigration », déposée le 25 janvier 2024, assemblee-nationale.fr.

[10] LCP – Assemblée nationale, Législatives 2024 : le programme du Rassemblement national en matière d’immigration à l’épreuve de la Constitution ; Sénat, exposé des motifs de la proposition de loi « Protéger la Constitution, en limitant sa révision à la voie de l’article 89 », senat.fr.

 

Retrouvez l’intégralité de l’échange en vidéo sur nos réseaux : https://youtu.be/9n_afoA-ehk